jeudi 29 novembre 2012

Ils sont fous ces Américains


Pierre Pestieau

On sait que la phrase légendaire d’Astérix « ils sont fous ces Romains » vise dans l’inconscient collectif français les Américains, ou plus généralement les peuplades qui vous dominent, que l’on hait et jalouse avec la même constance.  On l’utilise surtout quant on se trouve devant une situation incompréhensible: des musées gratuits, des files ordonnées devant les guichets, des coupures d’électricité fréquentes dans la capitale du pays qui est encore le plus puissant du monde. On pourrait très bien la ressortir à propos de la fameuse falaise fiscale (fiscal cliff) dont la presse a beaucoup parlé à l’occasion de l’élection présidentielle et dont elle reparlera lorsque l’échéance se rapprochera.

De quoi s’agit-il? D’une méthode fort originale de résoudre un conflit. Originale parce qu’il faut des institutions et des traditions solides pour qu’elle soit crédible. Typiquement, elle peut être utilisé lorsque  deux camps ne s’entendent pas sur une question; ils s’accordent alors sur une solution temporaire, tout en sachant que, dans peu de temps, ils se retrouveront dans une situation encore plus difficile qui les obligera cette fois à un compromis durable.

L’exemple le plus parlant de cette méthode est l’accord fiscal obtenu en 2001 par G.W. Bush pour alléger la pression fiscale pesant sur les ménages et les entreprises américaines et limiter les dégâts de l’effondrement de la bulle des dotcom. Les démocrates qui avaient la majorité au sénat s’y opposaient. Pour obtenir leur accord, il avait été décidé que les allègements disparaîtraient au bout de 10 ans. Ainsi de 2001 à 2011 les droits de succession ont diminué de 10% chaque année. Le 31 décembre 2010, ils avaient disparu et le 1er janvier 2011 ils retrouvaient leur niveau de 2001.C’était intolérable pour les Républicains certes, mais aussi pour les démocrates qui trouvaient le minimum taxable beaucoup trop faible suite à l’inflation et à la croissance de la décennie écoulée. Il fallait trouver une solution. Obama qui n’avait pas la majorité à la Chambre des représentants et qui, de surcroit, avait besoin de l’accord des républicains pour relever le plafond d’endettement autorisé, accepta un nouveau compromis qui vient à échéance le 31 décembre 2012. Les droits de succession ont été fort allégés puisque pour un couple le seuil d’imposition est maintenant de 10 millions de dollars. Qu’arrivera-t-il à l’échéance, d’ici six semaines ? C’est cette situation qui a été qualifiée de falaise ou plus exactement de précipice fiscal. En effet si aucun accord n’est trouvé les dépenses publiques seront réduites et les recettes augmentées de manière équilibrée afin de diminuer les déficits publics (plus de $7.000 milliards en 10 ans), et de réduire de manière substantielle la dette publique. Si elle devait être appliquée en l’état, cette politiqué précipiterait l’Amérique dans une profonde récession, d’où l’expression de précipice.

Si Obama avait réussi à regagner la majorité à la chambre des représentants, il aurait pu imposer une solution davantage soucieuse d’équité. Comme il a besoin de l’appui des Républicains dont certains ne veulent pas entendre parler d’augmentation des impôts, ce compromis sera dur mais inévitable. On peut en effet se dire que les républicains, particulièrement ceux du Tea Party, sont extrémistes mais pas suicidaires.

Il n’en demeure pas moins que cette méthode en deux temps pour obtenir une solution difficile, est intéressante. On pourrait peut-être l’utiliser pour résoudre les problèmes institutionnels belges, pour réformer la sécurité sociale française, pour démêler l’imbroglio palestinien ? Cela vaut la peine d’y réfléchir. Nous deviendrions alors nous aussi des fous romains.

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