mardi 27 juin 2017

L'oeuf, le sperme et l'antiféminisme primaire

Victor Ginsburgh

Pourquoi celui qui, dans un couple, exerce moins d’activité, s’occupe-t-il davantage du ménage et des enfants et pourquoi le « celui » en question est-il presque toujours une femme, ce qui ne fait que renforcer, dit-on, le cercle vicieux du « je travaille moins, donc je suis censé(e) m’occuper des enfants et du ménage, donc je gagne encore moins, parce que même si je ne travaille pas moins, l’entreprise qui m’emploie croira que je porte moins d’attention à mon travail ». Et même quand la femme travaille moins, à l’heure de travail elle gagne moins que l’homme qui exerce le même emploi.


Un article écrit par trois chercheuses (1), montre qu’aux Etats-Unis, une femme universitaire a un salaire légèrement inférieur à celui d’un homme à l’âge de 25 ans, mais que lorsqu’elle atteint 45 ans, la différence grimpe à 44 pourcent. Pour les non-universitaires, la différence est moins élevée, mais atteint néanmoins 28 pourcent à 45 ans. L’ancienneté paie mieux quand on est un homme et les promotions sont plus fréquentes chez eux aussi.

Pour comble de malchance, on vient de découvrir une mutation génétique, qui, si elle se produit, ajoute dix ans à la vie de l’homme, mais pas de la femme. L’article est écrit par une femme (2) qui ne manque pas de se demander si une telle découverte sera aussi faite pour les femmes. Avec raison.

Parce que la recherche est davantage faite par les hommes que par les femmes et que surtout elle vante les mérites des premiers en commençant par la procréation. Un article, écrit par une femme, Emily Martin (3), résume le tout dans son titre « L’œuf et le sperme : Comment la science a construit une romance basée sur les rôles stéréotypés du mâle et de la femelle ». « Dans le cas des femmes », dit l’auteure, « le cycle mensuel est décrit comme étant là pour produire l’œuf qui sera fertilisé pour accueillir le bébé. Mais l’enthousiasme [très relatif] s’arrête là. Les textes médicaux décrivent la menstruation comme un débris, qui résulte d’une nécrose des tissus. Le système a fabriqué des produits sans utilité, invendables, bons pour la casse. Par contre la physiologie reproductive du mâle est presque poétique : Les mécanismes qui guident la remarquable transformation cellulaire depuis les spermatides jusqu’au sperme mûri sont peu connus… La caractéristique la plus étonnante de la spermatogenèse est la quantité : l’homme normal peut produire cent millions de spermatozoïdes par jour (4) ». Waw !

Vous vous rendez compte : tous les ovules sont stockés dans le corps de la femme à la naissance, un ovule se pointe chaque mois, il est fécondable durant 24 heures seulement et presque toujours inutile, un débris. Et aux environs de la cinquantaine, le stock d’ovules est épuisé. Alors que des millions de spermatozoïdes sont fabriqués chaque jour et chez certains hommes, ça dure jusqu’à 80 ans ! Vaut quand même mieux être un homme. Et la fabrication de ce nombre énorme de spermatozoïdes, dont lors de la fécondation, un seul fait finalement l’affaire (mais ici on ne parle pas de gâchis), mérite bien un petit supplément de salaire, non ?

En outre, mentionne Emily Martin, sur base d’un certain nombre de textes analysés, dont elle ne partage évidemment pas les idées, l’ovocyte bouge peu et de façon passive, alors que les spermatozoïdes frétillent sans cesse et à grande vitesse ; ils sont projetés avec puissance dans les recoins les plus profonds du vagin et l’un d’entre eux finit par « prendre la décision » de percer l’enveloppe de l’œuf et le pénètre. Tout ça c’est la puissance de l’homme et ses décisions qui le réalisent, la femme attend patiemment que ça (se) passe et « ne prend aucune décision ». Pour preuve, s’il en fallait encore une, un article de la célèbre revue de biologie Cell (5) en 1987 a même pour titre « La décision existentielle d’un spermatozoïde ».
 
Bien sûr aussi bien l’article d’Emily Martin qui date de 1991 et sa description basée, notamment, sur les ouvrages d’Arthur Guyton et d’Arthur Vander et al. publiés en 1984 et 1980 et l’article de Cell sont des vieux machins et les choses ont bien changé en 30 ans, pourrait-t-on penser.

N’en croyez rien. Un article publié dans L’Obs du 19 juin 2017 (6), est intitulé « Les femmes sont-elles moins bien soignées que les hommes ? », avec pour sous-titre « Les maladies ont un sexe, mais le monde médical tarde à prendre en compte cette donnée. Et qui trinque à votre avis ? ». L’article reproduit une déclaration de Claire Mounier-Vehier, présidente de la Fédération Française de Cardiologie : « En France, une femme sur trois meurt d’une maladie cardio-vasculaire. Ces maladies sont devenues la première cause de décès chez elles, devant le cancer du sein. Mais beaucoup de médecins, mieux formés à la cardio masculine, croient toujours qu’elles touchent essentiellement les hommes et ignorent que les signes avant-coureurs divergent selon le sexe. Résultat : [les femmes] sont prises en charge plus tardivement et décèdent dans 55% des cas contre 43% chez les hommes ».

Evidemment, si dès leur enfance, on raconte aux enfants que le coq est tellement plus beau que la poule dont on mange d’ailleurs l’œuf qui ne sert à rien d’autre, sauf de temps en temps, à Pâques, sous forme de poussin, tandis que les coqs produisent tous les jours un million de spermatozoïdes et une quantité impressionnante de testostérone qui leur fait pousser, non pas la barbe, mais de majestueux cocoricos, il n’y aucune raison que les choses changent.

Pas plus que quand on dit aux enfants que leur père va travailler et gagne beaucoup d’argent, qu’il n’est pas à la maison parce qu’il voyage dans un grand avion qui l’amène dans la grande Amérique pour faire de grandes et somptueuses affaires, tandis que maman reste à la maison pour faire la cuisine.

Si la famille ne corrige pas ces vues gauchies, l’école doit le faire. Les cours de « philosophie » introduits récemment dans l’enseignement secondaire en Belgique pourraient consacrer quelques heures à en parler. Ce serait bien plus utile que de réciter : Après Platon, il y a eu Socrate (ou inversement), après Socrate, il y eu Aristote et aujourd’hui, on en est, enfin, à BHL, Alain Finkielkraut, André Glucksman, Michel Onfray et cinq ou six autres ratons laveurs, comme l’écrivait si bien Jacques Prévert.

 (1) Edith Barth, Sari Pekkala Kerr and Claudia Olivetti, The Dynamics of Gender Earnings Differentials:
Evidence from Establishment Data, NBER Working Paper 23381, May 2017.
(2) Judy Siegel-Itzkovich, Change in gene adds a decade to the lives of men (only), The Jerusalem Post, June 18, 2017.
(3) Emily Martin, The Egg and the sperm : How science has constructed a romance based on stereotypical male-female roles, Journal of Women in Culture and Society 16, 485-501, 1991.
(4) Emily Martin cite ici des extraits d’un ouvrage de Arthur Guyton, Physiology of the Human Body, Philadelphia : Sanders College, 1984, et d’Arthur Vander, James Sherman et Dorothy Luciano, Human Physiology : The Mechanisms of Body Function, New York, McGraw Hill, 1980. Il faut noter qu’à l’époque, des femmes participaient aussi à ce genre de littérature. Voir Eldra Pearl Solomon, Anatomy and Physiology, NY : CBS College Publishing, 1983.
(5) Benett Shapiro, The existential decision of a sperm, Cell 49, 293-94, 1987.

(6) Elodie Lepage, Les maladies ont un sexe, L’Obs, 19 juin 2017. http://tempsreel.nouvelobs.com/sante/20170612.OBS0606/les-femmes-sont-elles-moins-bien-soignees-que-les-hommes.html

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